L’épouse délaissée
(The case of the middle-aged wife)
On entendit quatre imprécations, puis une voix irritée s’étonna qu’on ne pût laisser un chapeau à sa place, une porte claqua… Mr Packington venait de partir pour attraper le train de 8 h 45 à destination de la Cité, à Londres. Sa femme, très rouge, les lèvres serrées, était assise à la table du petit déjeuner. Elle ne pleurait pas, pour la simple raison qu’une violente colère venait de remplacer son chagrin.
— Je ne puis plus supporter cette situation ! Non ! C’est impossible ! (Mrs Packington réfléchit un instant puis murmura :) L’effrontée ! La petite peste ! Comment George peut-il se montrer aussi bête !
Mais sa colère s’éteignit et son chagrin reprit le dessus. Ses yeux s’emplirent de larmes qui coulèrent sur ses joues fanées et elle gémit :
— À quoi bon répéter que j’en ai assez puisque je ne sais que faire ?
Elle se jugeait abandonnée, lamentable… Alors, elle saisit le journal et relut, en première page, une annonce qui l’avait déjà frappée :
Êtes-vous heureux ? Dans le cas contraire, consultez Mr Parker Pyne, 17, Richmond Street.
— C’est stupide, absolument stupide, déclara Mrs Packington. Mais, après tout, je puis essayer…
C’est pourquoi, à 11 heures, elle entra, quelque peu nerveuse, dans le bureau du détective. En regardant celui-ci, elle se sentit rassurée : Mr Parker Pyne était robuste pour ne pas dire gros ; il avait une belle tête chauve, de grosses lunettes et des yeux intelligents.
— Veuillez vous asseoir, dit-il. Je pense que c’est mon annonce qui vous amène ?
— Oui…, se contenta de répondre Mrs Packington.
— Donc, vous n’êtes pas heureuse. Peu de personnes le sont et vous seriez fort étonnée si je vous en indiquais le nombre.
— Vraiment ? dit-elle. (Mais le malheur d’autrui l’intéressait peu.)
— Je sais que cela vous laisse indifférente ; il n’en est pas de même pour moi : voyez-vous, pendant trente-cinq années de mon existence, j’ai établi des statistiques dans un bureau du gouvernement. Je suis maintenant à la retraite et j’ai eu l’idée de faire bon usage de mon expérience. La question est fort simple car les chagrins ont cinq causes principales, pas davantage. Or, si l’on connaît la cause d’une maladie, il doit être facile d’y remédier. Je me mets à la place du médecin qui diagnostique le mal de son client et lui indique un traitement. Certes, il y a des cas incurables où j’avoue mon impuissance. Par contre, madame, je puis vous affirmer que, si j’entreprends un traitement, le succès est à peu près certain.
Était-ce possible ? Y avait-il un attrape-nigaud ou, au contraire ?… Mrs Packington fixa sur son interlocuteur un regard plein d’espoir.
— Je vais porter un diagnostic à votre sujet, reprit Parker Pyne en souriant. Il s’agit de votre ménage. Votre existence conjugale a été heureuse et je pense que votre mari a réussi dans ses affaires… mais je suppose qu’il y a une jeune personne dans vos ennuis… Peut-être fait-elle partie du personnel de bureau ?
— Oui, c’est une dactylo, une petite intrigante fardée, aux lèvres trop rouges, aux bas de soie, aux boucles blondes…
Mrs Packington parlait maintenant d’abondance et Parker Pyne dit doucement :
— Je suis sûr que votre mari affirme n’avoir rien à se reprocher ?
— Ce sont ses propres paroles !
— Je devine ses réflexions : pourquoi ne pourrait-il pas éprouver une amitié parfaitement honnête pour cette enfant, mettre un peu de joie, de distraction dans sa morne existence ? La pauvre petite mène une vie si morne !
Mrs Packington acquiesça vivement et ajouta :
— Ce sont des prétextes ! Il l’emmène canoter. J’aime beaucoup cela, mais depuis cinq ou six ans mon mari déclare que cela l’empêche de jouer au golf ! Toutefois, le golf ne compte pas quand il s’agit d’elle. J’aime énormément le théâtre ; George se dit trop fatigué pour sortir le soir.
— Maintenant il emmène cette fille danser et rentre à 3 heures du matin, tout en déplorant le ridicule d’une femme jalouse sans raison ?
Mrs Packington fit un signe affirmatif.
— Oui…, mais comment le savez-vous ? ajouta-t-elle vivement.
— Grâce aux statistiques, répondit son interlocuteur avec calme.
— Je suis si malheureuse ! J’ai toujours été une femme dévouée et me suis tuée de travail quand nous étions jeunes ; j’ai contribué à son succès et n’ai jamais regardé aucun autre homme. Je tiens bien sa maison, ses vêtements sont en parfait état, ses repas sont soignés…, et à présent que nous avons une bonne situation, que nous pourrions sortir un peu, voilà ce qui m’arrive !
Mr Parker Pyne répondit tristement :
— Je comprends fort bien.
— Mais… pouvez-vous m’aider ?
— Certes, chère madame. Je connais le traitement.
— Que dois-je faire ?
— Vous fier entièrement à moi… et cela vous coûtera deux cents guinées.
— Deux cents guinées !
— Oui. Vous avez les moyens de les débourser et il vous en coûterait autant pour une opération. Or, le bonheur a autant de valeur que la santé.
— Je vous paierai plus tard, je suppose ?
— Non. Vous me paierez d’avance.
Mrs Packington se leva.
— Je crains de ne pouvoir…
— Acheter chat en poche ? répondit Parker gaiement. Peut-être avez-vous raison car la somme est forte. Il vous faut me faire confiance et tenter votre chance. Telles sont mes conditions.
— Deux cents guinées !
— Exactement. Au revoir, madame. Prévenez-moi si vous acceptez.
Tout souriant, Parker serra la main de sa visiteuse et, quand elle fut partie, appuya sur un bouton. Une jeune personne d’aspect sévère se montra.
— Préparez un dossier, je vous prie, miss Lemon. Puis dites à Claude que je vais sans doute avoir bientôt besoin de lui.
— Pour une nouvelle cliente ?
— Oui, pour l’instant elle regimbe, mais elle reviendra. Cet après-midi, probablement, vers 4 heures. Faites une fiche.
— Tarif A ?
— Certes, tarif A. Il est intéressant de constater que chaque personne s’imagine que son cas est unique. Donc, prévenez Claude, mais recommandez-lui de ne pas se donner un aspect excentrique. Pas de parfum et les cheveux coupés court.
Il était 4 heures un quart lorsque Mrs Packington reparut. Elle sortit un carnet de chèques de son sac, rédigea une formule et la tendit à Parker qui lui remit un reçu.
— Et maintenant ? interrogea-t-elle.
Toujours souriant, il répondit ;
— Rentrez chez vous. Demain matin, par le premier courrier, vous recevrez des instructions auxquelles vous voudrez bien vous conformer.
Mrs Packington regagna sa maison dans un état d’agréable euphorie. Son mari revint plein de combativité, prêt à défendre ses droits si la scène du matin se reproduisait. Toutefois, il fut soulagé de constater que sa femme paraissait très calme et même songeuse.
Il écouta la radio tout en se demandant si la chère petite Nancy l’autoriserait à lui offrir un manteau de fourrure. Elle était très fière et il ne voulait pas l’offenser. Pourtant, elle s’était plainte du froid. Sa mince veste de tweed, visiblement bon marché, ne la protégeait guère. Peut-être pourrait-il présenter son cadeau d’une manière qui n’aurait rien de blessant… Il désirait lui consacrer bientôt une autre soirée, car emmener une jeune fille comme elle dans un restaurant chic était un plaisir. Il constatait que bien des hommes l’enviaient ! Elle était vraiment ravissante. Et il lui plaisait ! Ne lui avait-elle pas dit combien elle le trouvait jeune ?
Packington leva les yeux et croisa le regard de sa femme ; il se sentit coupable envers elle – ce qui le vexa. Maria avait l’esprit par trop étroit et soupçonneux ! Elle ne lui permettait pas la moindre détente ! Il éteignit la radio et alla se coucher.
Le lendemain matin, Mrs Packington reçut deux lettres inattendues : la première lui confirmait un rendez-vous dans un salon de coiffure renommé. La seconde lui indiquait l’heure où une grande couturière l’attendrait. Enfin, une troisième, signée par Mr Parker Pyne, l’invitait à déjeuner au Ritz ce jour-là.
Mr Packington annonça qu’il ne rentrerait sans doute pas dîner car il devait voir un client important. Sa femme se contenta de répondre par un signe vague, et il partit en se félicitant d’avoir échappé à l’orage.
L’esthéticienne se montra formelle : pourquoi madame s’était-elle négligée ainsi ? Elle aurait dû soigner sa beauté depuis longtemps ! Toutefois, il n’était pas trop tard.
Son visage fut massé, épilé, passé à la vapeur. On lui appliqua un masque d’argile, puis diverses crèmes et enfin des fards et de la poudre. Enfin on lui tendit un miroir et elle pensa : « J’ai réellement l’air plus jeune. »
La séance chez la couturière fut tout aussi excitante ; elle en sortit avec l’impression qu’elle était d’une élégance dernier cri.
Lorsqu’elle entra au Ritz à l’heure indiquée, Mr Parker Pyne, fort bien habillé, l’attendait.
— Charmante ! déclara-t-il en l’enveloppant d’un regard connaisseur. Je me suis permis de commander pour vous une « dame blanche ».
Mrs Packington, qui n’avait pourtant pas l’habitude des cocktails, ne protesta pas et, tout en dégustant l’agréable breuvage, écouta son mentor :
— Il faut que votre mari soit stupéfait ! Vous comprenez : stupéfait ! Pour obtenir ce résultat, je vais vous présenter un de mes jeunes amis et vous déjeunerez avec lui.
Au même instant, un beau garçon approcha en regardant de tous côtés ; ayant aperçu Parker Pyne, il vint vers lui d’un pas souple.
— Mr Claude Luttrell, Mrs Packington, présenta le détective.
Le nouveau venu devait à peine atteindre la trentaine ; il était souriant, admirablement vêtu et fort séduisant.
— Heureux de vous connaître, murmura-t-il.
Quelques minutes plus tard, il était assis en face de Mrs Packington à une petite table, et parlait agréablement de Paris et de la Côte d’Azur. Il demanda à sa compagne si elle aimait la danse ; elle répondit affirmativement, mais ajouta qu’elle n’avait plus guère l’occasion de danser, son mari n’aimant pas sortir le soir.
— Voyons, dit Claude Luttrell en souriant et en montrant des dents étincelantes, il ne peut être assez égoïste pour vous empêcher de vous distraire. De nos jours, les femmes n’admettent plus la jalousie.
Mrs Packington fut sur le point de répondre qu’il ne s’agissait pas de jalousie mais se tut. En somme, cette idée ne lui était pas désagréable.
Le jeune homme fit l’éloge des clubs de danse et ils convinrent de se retrouver le lendemain soir au Petit Archange.
Mrs Packington éprouvait quelque embarras à la pensée d’en parler à George, de crainte qu’il ne s’étonnât et ne la jugeât ridicule ; mais elle fut dispensée de ce souci. Le matin, elle n’avait rien osé dire et, dès le début de l’après-midi, le téléphone lui apprit que son mari dînait en ville.
La soirée fut charmante. Dans sa jeunesse, Mrs Packington avait été une excellente danseuse et, grâce à l’habileté de Luttrell, elle ne tarda pas à exécuter les pas à la mode. Il lui fit compliment de sa robe et de sa coiffure. (Elle était allée à son rendez-vous le matin chez le coiffeur en vogue.) En lui disant au revoir, Claude lui baisa la main. Mrs Packington n’avait pas passé un aussi agréable moment depuis des années.
Dix jours remarquables suivirent. Mrs Packington déjeuna, prit le thé, dîna, dansa, soupa avec Luttrell qui lui raconta sa triste enfance ; elle apprit comment son père avait perdu sa fortune, comment sa fiancée l’avait abandonné et pourquoi il se méfiait des femmes en général.
Le onzième jour, ils étaient à L’Amiral rouge : Mrs Packington fut la première à voir son mari qui dansait avec sa dactylo.
— Salut, George ! lui dit-elle gaiement quand leurs regards se croisèrent.
Elle constata avec un certain amusement qu’il rougissait et que sa stupeur se teintait d’embarras. Elle se sentit maîtresse de la situation. Pauvre vieux George ! Une fois assise, elle ne le perdit pas de vue. Qu’il était gros et chauve et comme il sautillait – à la manière en honneur vingt ans auparavant ! Il tentait désespérément de paraître jeune et la pauvre fille qu’il accompagnait voulait avoir l’air de s’amuser… mais comme elle semblait excédée !
Mrs Packington pensa que sa situation était beaucoup plus enviable ! Elle regarda Claude qui, plein de tact, se taisait, et qui la comprenait si bien ! Leurs yeux se rencontrèrent : ceux du jeune homme, si mélancoliques, se posaient tendrement sur les siens.
— Voulez-vous encore danser ? murmura-t-il.
Ils s’enlacèrent ; c’était divin ! Mrs Packington se rendait compte que son mari la suivait d’un regard injecté de sang ; elle se souvint que Mr Parker Pyne voulait exciter la jalousie de George… à présent, elle n’y tenait plus. Pourquoi peiner le pauvre homme alors qu’elle était si heureuse !
Packington était rentré depuis une heure quand sa femme arriva. Il était déconcerté et ne savait que dire.
— Hum ! murmura-t-il. Te voilà !
Elle laissa tomber la luxueuse cape de soirée acquise le matin même et répondit en souriant :
— Oui, me voilà.
George toussota.
— Euh !… j’ai été surpris de te rencontrer.
— N’est-ce pas ?
— Je… j’avais pensé que ce serait gentil d’emmener cette petite s’amuser… Elle vient d’avoir beaucoup d’ennuis dans sa famille. J’ai eu l’idée… bref, j’ai agi par charité.
Mrs Packington fit un signe d’approbation. Pauvre vieux George !
— Quel est donc ce type qui t’accompagnait ? Je ne crois pas le connaître.
— Il s’appelle Luttrell, Claude Luttrell.
— Comment le connais-tu ?
— Quelqu’un me l’a présenté, répondit Mrs Packington sans insister.
— C’est curieux que tu ailles danser… à ton âge. Il ne faut pas te rendre ridicule, ma chère.
Sa femme sourit ; elle se sentait bien trop indulgente envers l’humanité pour répondre du tac au tac et se contenta de dire doucement :
— Les distractions sont toujours les bienvenues.
— Sois prudente ; il y a beaucoup de gigolos et de femmes d’un certain âge qui perdent la tête. Je te préviens simplement car je ne voudrais pas que tu agisses inconsidérément.
— Je trouve la danse excellente pour la santé.
— Hum !… peut-être.
— Je suppose qu’il en est de même pour toi. Il faut surtout être heureux. Je me souviens que tu le disais, il y a une dizaine de jours, au petit déjeuner.
Son mari la dévisagea, mais elle ne semblait pas ironique. Elle bâilla.
— Il faut que je me couche… À propos, George, j’ai été très dépensière récemment et tu vas recevoir de grosses notes. Cela ne t’ennuie pas ?
— Des notes ?
— Oui. Des robes, des massages, des soins capillaires… J’ai vraiment été prodigue… mais je sais que tu ne m’en voudras pas.
Elle s’engagea dans l’escalier, laissant son mari interdit. Elle s’était montrée tout à fait gentille au sujet de leur rencontre au dancing et n’avait pas paru froissée… mais quel dommage que Maria, ce modèle d’économie, se soit mise à tant dépenser !
— Ah ! les femmes !
George Packington hocha la tête. Les frères de la jeune Nancy avaient fait des bêtises… Il avait été content de l’aider… Toutefois… et juste en ce moment, la Bourse était mauvaise.
Packington soupira et monta lentement.
Il arrive parfois qu’une phrase oubliée revienne à la mémoire. Ce ne fut pas avant le lendemain matin que certains mots de son mari frappèrent Mrs Packington : « Gigolos. Femmes d’un certain âge qui perdent la tête… »
Elle était courageuse et envisagea nettement son cas. Claude était-il un gigolo ? Peut-être… cependant, les gigolos se faisaient payer tandis que Luttrell acquittait toutes leurs dépenses… Sans doute, mais c’était Parker Pyne qui lui fournissait l’argent… sur les deux cents guinées qu’elle lui avait remises.
N’était-elle donc qu’une vieille sotte, et Luttrell se moquait-il d’elle derrière son dos ? Mrs Packington rougit à cette idée !
Et après ? N’aurait-elle pas dû lui faire un cadeau ? Un étui à cigarettes en or, par exemple… Poussée par un sentiment étrange, elle se rendit tout droit chez un grand bijoutier, choisit et paya l’étui.
Elle devait retrouver Claude au Claridge pour déjeuner. Pendant qu’ils prenaient le café, elle sortit le paquet de son sac et murmura :
— Voici un petit cadeau.
Luttrell leva la tête, fronça les sourcils et demanda :
— Pour moi ?
— Oui… j’espère qu’il vous plaira.
Il referma la main sur le paquet et le fit glisser rapidement sur la table en disant :
— Pourquoi me donnez-vous cela ? Je n’en veux pas ! Reprenez-le tout de suite !
Il était furieux et ses yeux noirs étincelaient. Elle murmura : « Je suis désolée… » et remit l’étui clans son sac.
Mais l’atmosphère demeura tendue.
Le lendemain matin, Luttrell téléphona à Mrs Packington :
— Il faut que je vous parle. Puis-je venir chez vous dans l’après-midi ?
Elle lui répondit qu’elle l’attendrait à 3 heures.
Quand il arriva, il était pâle et tendu ; ils échangèrent quelques mots, mais tous deux étaient très mal à l’aise. Soudain, Luttrell se dressa et fit face à Mrs Packington :
— Pour qui me prenez-vous ? Je suis venu vous le demander. Nous avons été bons amis… mais cependant, vous me considérez comme un gigolo, un individu qui vit des femmes. N’est-il pas vrai ?
— Non, non.
Il écarta sa dénégation d’un geste.
— Vous le croyez ? C’est exact et je suis ici pour vous l’avouer. J’avais reçu des ordres : vous faire sortir, vous distraire, vous faire la cour, vous détacher de votre mari ! Tel était mon travail. Pas très honorable, n’est-ce pas ?
— Pourquoi m’en parlez-vous ?
— Parce que j’en ai assez ! Je ne puis continuer avec vous. Vous ne ressemblez pas aux autres. Je pourrais avoir confiance en une femme telle que vous et l’adorer… Vous allez penser que je joue toujours mon rôle… Je vais vous prouver que non : je vais partir… à cause de vous… devenir un homme au lieu d’un être méprisable. (Il la prit dans ses bras, la serra, puis s’écarta :) Adieu. J’ai toujours été fainéant ; mais je jure que je vais changer. Vous souvenez-vous m’avoir dit un jour que vous aimiez lire les petites annonces personnelles ? Chaque année à la même date qu’aujourd’hui, vous y trouverez un message de moi, vous assurant que je me souviens et que je réussis. Vous comprendrez alors ce que vous avez été à mes yeux. Encore un mot : je n’ai rien accepté de vous, mais je veux vous laisser un objet qui m’ait appartenu… (Il ôta de son doigt une chevalière en or et ajouta :) Elle était à ma mère et il me plairait que vous la gardiez. Au revoir.
Il sortit, laissant Mrs Packington stupéfaite, la bague au creux de la main.
George Packington rentra de bonne heure ; il trouva sa femme assise près du feu, le regard lointain. Elle lui parla aimablement mais d’un air préoccupé.
— Écoute, Maria, lui dit-il tout à coup, au sujet de cette jeune fille…
— Quoi donc, mon ami ?
— Je… je n’ai jamais eu l’intention de te peiner… il n’y a là rien de sérieux.
— J’en suis sûre et j’ai été sotte. Emmène-la danser tant que tu voudras si cela te distrait.
Ces mots eussent dû enchanter Packington. Bien au contraire, il en fut vexé. Comment se réjouir de sortir avec une femme quand l’épouse légitime vous y pousse ? Vraiment, ce n’était pas convenable ! Le sentiment d’être un homme affranchi, qui jouait avec le feu, disparut comme par enchantement… George éprouva une grande lassitude et se souvint d’avoir trop dépensé d’argent : cette gamine était vraiment intéressée… Il proposa timidement :
— Nous pourrions peut-être faire un petit voyage, Maria ?
— Oh ! je n’y pense guère ; je suis parfaitement heureuse.
— Pourtant, j’aimerais t’emmener… Nous pourrions aller sur la Côte d’Azur.
Mrs Packington sourit. Pauvre vieux George ! Elle l’aimait bien et le trouvait attendrissant, car sa vie n’était pas, comme la sienne, embellie par le souvenir d’un sacrifice secret ! Son sourire devint plus affectueux.
— Ce serait délicieux, mon ami.
Mr Parker Pyne causait avec miss Lemon.
— À combien se montent les frais dans cette affaire ?
— Cent deux livres, quatorze shillings et six pence.
La porte du bureau s’ouvrit, et Claude Luttrell parut, l’air triste.
— Bonjour, Claude, lui dit Parker. Tout s’est-il bien passé ?
— Je le crois.
— Quel nom avez-vous fait graver sur la bague ?
— « Mathilde-1899. »
— Bon… et quel est le texte de l’annonce ?
— « Je réussis et me souviens, Claude. »
— Prenez-en note, miss Lemon. Rubrique personnelle, 3 novembre. Voyons, nous avons dépensé cent deux livres, quatorze shillings, six pence ; l’annonce devra paraître pendant dix ans. Il nous reste un profit de quatre-vingt-deux livres, deux shillings et quatre pence. C’est parfait.
La secrétaire sortit et Luttrell s’écria :
— C’est affreux et cela me dégoûte !
— Que signifie ?…
— Oui, c’est ignoble ! Cette femme est bonne et honnête ! Lui avoir menti, raconté des blagues me rend malade !
Mr Parker Pyne ajusta ses lunettes et dévisagea Claude gravement.
— Juste ciel ! répliqua-t-il. Je n’ai pas le souvenir que votre conscience vous ait tourmenté au cours de votre… retentissante carrière ! Vos exploits sur la Côte d’Azur ont été particulièrement éhontés et la manière dont vous avez exploité Mrs Haltie West, la femme du roi des concombres californiens, s’est notamment signalée par l’âpreté de vos instincts mercenaires.
— Sans doute, mais je ne suis plus le même, murmura Luttrell. Ce jeu est infâme !
Parker Pyne répondit du ton d’un maître d’école qui gronde son élève favori :
— Vous venez, mon cher enfant, d’accomplir une action méritoire ; vous avez donné à une femme découragée ce dont toutes les femmes ont besoin : une aventure sentimentale. Elles maudissent une passion et n’en gardent qu’un mauvais souvenir ; tandis qu’une idylle exhale pendant des années un parfum subtil. Je connais la nature humaine et je puis vous assurer qu’une femme se nourrit longtemps d’un incident de ce genre… Nous avons fort bien rempli notre devoir envers Mrs Packington.
— Possible, grommela Claude, mais cela ne me plaît pas.
Il sortit. Mr Parker Pyne prit une fiche neuve dans son tiroir et inscrivit :
Intéressante apparition de la conscience dans l’esprit d’un gigolo endurci. En étudier le développement.
(Traduction de Miriam Dou)